CHAPITRE XIV
— C’est une tactique dilatoire ! cria Mara pour couvrir le grognement.
— Je sais ! répondit Luke sur le même ton. Et ça marche ! Je suis retardé !
Il bloqua un estoc du sabre d’avant-bras de son adversaire géant, recula d’un pas pour éviter un coup du genou qui était une feinte… car Lord Nyax frappa un guerrier à l’entrejambe. Le Vong s’écroula malgré son armure.
Avec chaque pas, les Jedi et les guerriers avançaient un peu plus vers le centre de la salle dont le sol vibrait de façon inquiétante.
— Quoi ? dit Mara.
— Je n’ai rien dit !
— Pas toi ! Face, parle plus fort !
D’un geste, Luke demanda à son épouse de reculer. Elle exécuta un saut périlleux arrière pour se mettre hors de portée de Lord Nyax et colla son comlink à son oreille. Tahiri la remplaça, se contentant de mouvements défensifs pour avoir le temps d’analyser les techniques et tactiques de l’adversaire.
— J’ai dit, c’est une très grosse machine ! cria Face.
Près de la source de la vibration, le bruit était assourdissant.
Kell Face et leur prisonnière se tenaient sur une passerelle, à deux niveaux sous l’étage où se déroulait le combat, et à un niveau sous les passages latéraux par lesquels les guerriers avaient dû arriver. Cette passerelle enjambait une salle très profonde où était garé un seul véhicule.
Sur un autre monde que Coruscant, la machine aurait été considérée comme un gratte-ciel. Haute de plusieurs centaines de mètres, elle était équipée à sa base de chenilles et de dispositifs à longerons qui lui permettaient de « marcher » comme sur des pieds. Sur toute sa surface saillaient des bras hydrauliques, certains ressemblant à des lames à plasma, d’autres à des armes sphériques. Bien sûr, les extrémités préhensiles ne manquaient pas non plus au tableau.
Le central d’instrumentation, implanté au sommet, était entouré de parois en transpacier et occupé par des êtres vivants. Des travailleurs s’y activaient déjà pendant que d’autres approchaient sur une étroite passerelle menant à la porte du poste de commande.
Beaucoup plus bas, autour du socle de l’immense machine, des files de prisonniers débarrassaient la voie des gravats et des débris qui s’y étaient accumulés.
L’ensemble grondait comme une horde d’antiques podracers. Face eut l’impression que les vibrations découpaient sa peau là où elle n’était pas protégée par l’armure de crabe vonduun.
— Dis-lui, cria Kell, que c’est un droïd de construction qui a l’air en parfait état de fonctionnement !
Face transmit l’information dans son comlink.
— A-t-elle entendu ?
— Je ne sais pas.
— Dis-lui que la machine commence à se déplacer.
En effet, loin en contrebas, les chenilles tournaient. La machine gémit comme si cette activité frénétique, après une longue période de repos, ne lui convenait guère.
Mais elle avança… directement dans et à travers le mur en permabéton.
Mara étouffa un juron : impossible de comprendre ce que Face essayait de lui dire. Après avoir rangé son comlink, la Jedi rejoignit le combat. Ayant détruit deux insectes-tonnerre, elle frappa de toutes ses forces la main de Lord Nyax. Il leva son bras et para l’attaque avec une lame de sabre laser.
Une attaque hardie de Luke n’eût pas plus de succès.
Tahiri aussi plongea en avant… trébucha et se trouva droit devant la ligne de visée d’une lame de genou. Mara essaya de la pousser par l’intermédiaire de la Force, sachant que c’était trop tard. Dans une fraction de seconde, la pointe ressortirait à l’arrière du crâne de la jeune fille… Mais Tahiri bondit sur le côté, maîtrisant toujours ses mouvements et gardant son équilibre, même quand Luke sauta à pieds joints sur la nuque de Lord Nyax, le forçant à se plier vers le sabre laser qu’il portait au genou.
La lame se désactiva et la tête du géant traversa le vide. Déconcerté et frustré, Luke atterrit sur ses pieds.
Mara soupira. Obliger le Jedi Obscur à s’embrocher sur ses propres armes était impossible : ses concepteurs avaient été trop consciencieux : il était équipé d’une sécurité positive.
Le sol trembla. Son affaissement fut audible et sensible.
Lord Nyax sauta en l’air à environ six mètres de haut. Aussi incroyable que cela paraisse, il y resta en suspension, souriant aux Jedi et aux Yuuzhan Vong.
Une fraction de seconde trop tard, Mara s’aperçut qu’il avait simplement attrapé la corde qui leur avait servi à descendre. Puis, le sol se déroba sous elle.
Le droïd de construction fracassa le mur d’acier et de permabéton, permettant à la lumière bleuâtre du soleil d’inonder la salle. Il « boitillait », ses compensateurs d’équilibre ayant du mal à s’adapter à une surface aussi accidentée.
Sous les pieds de Face, la passerelle frémit.
— Allez, vite !
Mais la passerelle, arrachée de ses fixations latérales, laissa Face et Kell les pieds dans le vide et accrochés à la rampe. Le plafond céda également, à cause du mur démoli par la monstrueuse machine.
Des corps commencèrent à pleuvoir – des corps de travailleurs et de Yuuzhan Vong.
Puis ce fut au tour des Jedi.
Prenant appui sur le sol qu’il sentait disparaître sous lui, Luke sauta en direction de Mara et de Tahiri.
Il parvint à ceinturer une femme de chaque bras.
Devant lui, il ne restait plus de sol où atterrir. La Force l’aida à se retourner sur le dos et à se propulser en direction du mur d’en face, muni d’une passerelle métallique…
Telle quelle, leur trajectoire leur ferait manquer ce but. Ils heurteraient la paroi et plongeraient dans le vide. A cet instant précis, l’extrémité gauche de la passerelle se détacha de ses ancrages. C’était leur chance ! Les trois Jedi heurtèrent la structure métallique, la faisant descendre davantage, mais Mara et Tahiri réussirent à s’accrocher aux garde-corps.
Essoufflé, Luke regarda autour de lui. Pendant le bond, tous les trois avaient éteint leurs sabres laser.
— Vous avez de bons instincts, dit-il.
— Nous avons eu un bon professeur, corrigea Tahiri. (Elle leva les yeux.) Hé, Face, c’est vraiment toi ?
— Tenez bon. Je vais vous faire monter.
Face déroula la corde qu’il portait à la ceinture et la laissa descendre vers les trois Jedi, qui grimpèrent en quelques secondes le long de la passerelle instable. Sentant de nouveau un sol solide sous leurs pieds, ils virent le droïd de construction emprunter l’avenue qui prenait naissance derrière le bâtiment.
— Avez-vous vu Viqi Shesh ? demanda Mara.
Kell désigna la cage d’escalier éloignée de quelques mètres.
— Quand tout a pété, elle était au pied des marches. Ensuite, elle est partie.
Mara avait déjà franchi la distance qui la séparait de l’escalier.
— Je vais la suivre.
— Non, Mara, dit Luke.
Ce n’était pas un ordre ni une demande, mais un simple énoncé de la vérité.
— Lord Nyax est plus important, continua-t-il. Je le sens s’éloigner de nous. Nous devons le traquer pour l’anéantir.
Fermant les yeux, Mara soupira. Puis elle hocha la tête.
— Puisque je l’ai perdue, je vais la récupérer, dit Kell.
Face lui tendit le dispositif de repérage.
— Non. Toi, le spécialiste en mécanique, tu cherches ça. Nous tenons peut-être notre billet de retour.
— Alors, tu nous la ramènes !
Face désigna le droïd de construction. En équilibre précaire, il négociait le premier virage de l’avenue.
— Je vais voir où file cette machine. Nyax a un objectif. Nous devons savoir lequel.
Mara flanqua un coup de poing dans le mur, puis lâcha :
— Allons-y !
Accroché à un morceau de plancher, un niveau plus haut, Denua Ku ne pouvait ni descendre ni remonter.
Une barre de trois mètres de long, couverte de sang, dépassait de son bas-ventre. Il savait que ses poumons avaient été transpercés.
La douleur était inimaginable. Elle ne le dérangeait pas, car il ne la craignait pas, mais elle diminuait d’une manière qui annonçait l’approche de la mort, sans guérison possible.
Le silence revenu depuis le départ de l’infernale machine fut brisé par des bruits de pas légers. Levant les yeux, il aperçut Viqi Shesh. Les mains toujours liées dans le dos, elle avait presque fait le tour de la salle sur ce qui restait de plancher.
Elle s’arrêta quand elle le reconnut.
— Dis-leur que ma mort a été digne, souffla le guerrier.
— Dans mon rapport, siffla Viqi, je mentionnerai que tu es mort en pleurant, en demandant grâce et en suppliant que des médecins infidèles viennent soulager ta douleur.
Furieux, Denua Ku essaya d’atteindre son dernier scarabée tranchant.
Viqi sourit.
Avant qu’il ait pu sortir l’arme, elle fut hors de portée.
Lord Nyax entraîna les trois Jedi dans une course effrénée à travers les ruines de Coruscant. Il avançait plus vite qu’eux : de temps en temps, il sautait simplement d’un immeuble à un autre sur une distance qu’ils étaient incapables de franchir de cette façon.
Mais ils ne le perdaient jamais de vue dans la Force : ses mouvements – et son anticipation joyeuse mêlée d’une vague anxiété – y étaient toujours présents.
A une occasion, ils le serrèrent de très près. Les cadavres de cinq guerriers vong, des cicatrices peu prononcées trahissant leur jeunesse, gisaient dans un couloir faiblement éclairé.
Au loin, les Jedi entendirent les pas de Lord Nyax.
— Où va-t-il ? demanda Mara.
Luke réfléchit, considérant le point de départ de leur marche forcée et leur position actuelle.
— Il décrit un arc, conclut-il. Peut-être la partie d’un grand cercle.
— Pourquoi ? demanda Tahiri.
Sa respiration était moins laborieuse que celle de ses aînés – la jeunesse avait ses avantages !
— Il ne fuit pas, affirma Luke. Il pourrait nous avoir semés depuis quelque temps. Donc, il veut que nous le suivions. Nous tend-il un piège ? (Il secoua la tête.) Dans ce cas, il aurait choisi une ligne droite. Non, il nous balade. C’est une diversion…
— La question est : où ne veut-il pas que nous allions ? dit Tahiri.
Mara fit volte-face pour repartir dans le sens d’où ils venaient.
— Là où il a envoyé le droïd de construction ! (Elle sortit son comlink.) Mara appelle Face. Réponds, Face !
Face s’accroupit derrière un pilier, entre deux panneaux de transpacier effondrés. Il s’était caché juste à temps : un duo de coraux skippers passait à sa hauteur, à savoir exactement au niveau de la « tête » du droïd de construction.
— Ici Face. Je t’entends.
— Tu es toujours avec la machine ?
— Hum, oui et non.
Le Spectre se pencha par une verrière détruite. Plus loin, il distingua les vaisseaux vong qui s’attardaient à côté du tas de décombres que le droïd de construction avait fait tomber en martelant la façade d’une ziggourat, un édifice composé de plates-formes superposées de taille décroissante.
— Elle me devance, et démolit toutes les structures sur son chemin. A mon avis, elle se déplace bien plus vite qu’à la vitesse nominale supposée de ces engins. Pour le moment, je suis largué. Il me faudra suivre sa trace à partir des niveaux supérieurs, en espérant qu’ils ne s’écrouleront pas sous moi.
— Active un signal traceur. Nous devons pouvoir te localiser.
— C’est fait. Face, terminé.
Il attendit encore quelques instants, haletant dans l’atmosphère chaude et étouffante de Coruscant.
— Je déteste ce boulot !
Les Jedi contournèrent les coraux skippers qui planaient devant le trou que le droïd de construction avait foré dans le flanc de la ziggourat.
Ils retrouvèrent Face à un demi-kilomètre de là.
Tous examinèrent le bâtiment.
— Intéressant, dit Luke.
— Quoi ? demanda Tahiri.
— Il s’agit d’un des bâtiments qui servaient de centre administratif à l’Ancienne République, expliqua le Maître Jedi. Une grande partie était occupée par des services secondaires, des ambassades ou des consulats d’autres mondes, et des organisations plus ou moins liées au pouvoir.
— Comment sais-tu tout ça ? demanda Tahiri, sceptique.
— Parce que les quelques banques de données qui mentionnent l’ancien temple des Jedi indiquent qu’il était quelque part par là. J’ai passé au crible des kilomètres et des kilomètres carrés pour essayer de le retrouver. Mais quand j’ai pu m’y intéresser, Palpatine avait détruit toute trace des Jedi depuis longtemps.
— Peut-être pas toutes, lança Mara. Pourquoi Lord Nyax veut-il creuser ici ?
— Parce qu’il a peut-être des souvenirs à ce sujet, ou des instincts implantés dans son cerveau… Il peut vouloir anéantir les vestiges du temple à cause des émotions qui y demeurent… Ou sait-il quelque chose qui n’a jamais été consigné dans les enregistrements officiels ?
— Quoi qu’il en soit, nous devons l’apprendre, dit Mara.
Son mari sourit.
— Avoir passé autant de temps dans cette zone a des avantages : je connais les différentes entrées et sorties. Nous allons contourner ces vaisseaux.
Dans les profondeurs de la ziggourat, le droïd de construction, appuyé contre le mur noir, enfonçait ses lames à plasma dans la surface lisse tout en la martelant de ses membres mécaniques. Des fragments de pierre se détachaient des points d’impact, mais le mur cédait lentement.
Luke et ses compagnons observaient la scène à travers une fissure, dans une paroi en permabéton située deux étages plus haut. Une grande partie de la structure qui aurait dû se trouver au-dessous d’eux s’était écroulée. Le sol, qui grinçait et s’affaissait, pouvait disparaître d’une minute à l’autre.
— Qu’y a-t-il derrière ce mur, garçon de ferme ?
— Je l’ignore. Cette zone m’est complètement inconnue. Je doute que des accès visibles aient jamais existé. Oh ! Voilà des Yuuzhan Vong !
Malgré le risque qu’impliquait le poids supplémentaire, Mara se pencha sur l’épaule de son mari pour regarder. Des guerriers escaladaient le tas de gravats, fonçant sur le droïd de construction.
Les survivants qui travaillaient au pied de la machine, se précipitèrent à leur rencontre. Sans armes, mal nourris, ils bénéficiaient néanmoins d’une écrasante supériorité numérique. Plusieurs Vong succombèrent sous des masses de désespérés.
Les travailleurs les plus costauds soulevèrent des blocs de pierre pour assommer leurs adversaires.
Alors que des renforts vong se jetaient dans le combat, d’autres survivants déboulèrent des environs.
Luke se tourna vers ses compagnons.
— Il est près d’ici. Il les appelle à l’aide.
Perturbé, Face retira son casque pour se toucher le front :
— Je sais. Je le sens dans ma tête. Je veux y aller aussi. (Voyant les visages inquiets de ses amis, il eut un pâle sourire.) Non, la plus grande partie de moi ne le veut pas. Mais je sens sa volonté de m’attirer à lui…
— Tu es fort et bien nourri, dit Tahiri. Donc, il te reste de l’espoir. Il lui faudra fournir plus d’efforts pour te contrôler. Mais je crains qu’il réussisse. Je ne suis même pas certaine qu’il n’est pas capable de nous contrôler.
— Kell à Face, dit une voix lointaine et métallique dans le casque du chef des Spectres.
— Ici Face.
— J’ai trouvé la source du signal. Nous sommes vernis ! C’est un vaisseau capable de voler dans l’espace. Nous avons notre billet de retour pour Borleias.
— Dans quel état ?
— Prêt à partir. Sauf qu’il est bloqué par quelques tonnes de décombres…
— Peux-tu arranger ça ?
— Qu’ai-je emporté dans ma sacoche ?
— C’est ce que je pensais !
Luke reporta son attention sur la bataille qui se déroulait en contrebas.
— Face, notre mission ici est terminée. Je veux que tu rassembles les autres, que vous ralliez ce vaisseau et que vous vous prépariez à quitter Coruscant.
Face sourit à Luke comme s’il attendait une chute à cette bonne blague.
— Et vous, les ridicules Jedi ?
— Nous allons descendre dans l’arène…
Un bref instant, Luke ferma les yeux, accablé par la décision qu’il venait de prendre. Il allait conduire son épouse et une jeune fille dans une entreprise qu’il n’était pas sûr de pouvoir mener à son terme.
— Si nous ne nous en sortons pas, les autres Jedi doivent savoir que Lord Nyax existe. Tu le leur apprendras.
Son sourire évanoui, Face réfléchit à ces paroles.
— Normalement, j’essaie de m’opposer aux missions suicides.
— Mais tu as vu de quoi Lord Nyax est capable.
— Oui. Je vais donc vous souhaiter bonne chance…
Sur ces mots, Face se détourna et s’en alla.
Après quelques inspirations profondes, Luke s’adressa aux deux femmes :
— Prêtes ?
— Prête, confirma Tahiri.
Mara se contenta de hocher la tête.
Luke activa son sabre laser et découpa les bords de leur poste d’observation pour élargir l’ouverture.
Lord Nyax regarda ses travailleurs se jeter sur les guerriers qu’il ne pouvait pas sentir. Il n’aimait cette absence de perception, mais il se réjouissait de voir ses gens tuer leurs adversaires, même s’il fallait une vingtaine de morts pour un seul Vong.
Il appela d’autres survivants. Quelle que soit leur cachette dans les profondeurs de la cité, son ordre les atteindrait et les forcerait à quitter leurs abris pour courir vers le champ de bataille.
En plus, il sentait le mur faiblir. Il céderait d’ici peu.
La femme qui lui avait révélé l’existence de cette merveilleuse machine – elle devait avoir pris place à son sommet pour la diriger – avait eu raison.
Puis Nyax perçut une autre chose qui le fit lever les yeux. Un rayon d’énergie éclaira la scène, et trois personnes tombèrent d’un trou, dans le plafond.
Elles se dirigèrent vers le point le plus haut du mur en pente, puis glissèrent pour descendre. Elles se servaient de leur pouvoir pour ralentir et garder l’équilibre en augmentant le frottement entre leurs pieds et la paroi.
Lord Nyax avança à leur rencontre et activa toutes ses lames. Dès que ces êtres avaient cessé de le poursuivre, il avait su qu’ils viendraient ici. Mais il aurait souhaité qu’ils s’en aillent, plutôt que de le fatiguer.
Arrivé en bas, le premier, un mâle exécuta, un saut périlleux pour atterrir quelque part derrière Lord Nyax.
Celui-ci lança un morceau de pierre tranchant qui lui couperait les jambes avant qu’il touche terre.
Ralentissant son mouvement, le mâle se servit de la pierre pour rebondir.
Entre-temps, la femme avait également commencé à courir en direction du géant.
Au prix d’un bond incroyable au-dessus de la femelle aux cheveux roux, Lord Nyax quitta l’endroit que visaient les trois Jedi aux sabres laser allumés. Pieds en avant, il heurta le mur pour se donner l’énergie cinétique nécessaire à son envol vers un palier très éloigné des trois gêneurs.
Alors, il forma une pensée qu’il expédia dans leurs têtes.
L’idée frappa Luke comme un scarabée tranchant. La douleur le fit chanceler, puis tomber en arrière sur un tas de gravats. Il leva son sabre laser… et ne trouva aucune botte à parer.
Mais le Jedi avait une nouvelle priorité. Il fallait qu’il désactive son sabre, puis qu’il aille combattre les Yuuzhan Vong.
Luke se leva et éteignit son arme. Il vit Mara et Tahiri l’imiter.
Cela signifiait qu’ils allaient mourir. Et pire encore : échouer et faillir !
Mais il devait le faire.
Non, il ne pouvait pas !
Paralysé par le dilemme, Luke s’efforça de lutter contre l’idée qui emplissait son esprit et oblitérait toute autre considération.
Il fit ce qu’il faisait toujours quand il était perturbé : aller vers Mara, à travers la Force. Inutile d’ouvrir son esprit, il l’était déjà à cause de l’intrusion de Lord Nyax. Mara se débattait dans le même maelström de confusion et de souffrance que lui.
Elle n’avait pas de réponse. Touchant l’esprit de Tahiri, Luke la trouva également immobile.
Il sentait Lord Nyax s’impatienter et il exprimait son courroux en leur infligeant de la douleur. Les doigts, les pieds, les mains, les mollets et les avant-bras de Luke parurent exploser. Il s’écroula, puis vit que ses membres étaient intacts. La douleur, bien que réelle, n’était pas provoquée par des blessures.
Il sentit Mara et Tahiri souffrir comme lui. Mais il y avait quelque chose de différent chez la jeune fille.
Luke la regarda.
Elle essayait de se relever. Chancelante, elle réussit à saisir son sabre laser et à l’allumer.
Tahiri fit face à Nyax.
— Je sais sur la douleur des choses que tu ignores, dit-elle. La douleur noie les autres. Moi, je nage dedans.
La jeune Jedi avança vers son bourreau.
Luke sentit que le géant était agacé et dérouté.
Même incapable de mouvement, il pouvait agir. Invoquant la Force, il souleva la pierre que Lord Nyax avait lancée sur lui et la jeta sur son ennemi.
Malgré la douleur et les tourments qui affaiblissaient le Maître Jedi, le fragment de mur vola sur quelques mètres et heurta le dos du géant, qui perdit l’équilibre.
Sabre laser au poing, Tahiri se jeta en avant. Lord Nyax para le coup, mais trébucha et tomba sur un tas de décombres. Son élan l’éloigna de la jeune fille, et la glissade n’était pas terminée… Il dévala plusieurs mètres sur le dos, les gravats écorchant sa peau.
Luke capta la surprise du géant et son indignation d’avoir été blessé, même légèrement.
Alors, Nyax implanta une nouvelle pensée dans l’esprit de Luke : Tue Tahiri.
Cette fois, le Maître Jedi était préparé. Ce court répit lui avait permis de reprendre le contrôle de ses pensées et, surtout, ses émotions.
Il avait retrouvé ses souvenirs de Tahiri : toutes les occasions où il avait été ravi par ses progrès dans l’étude de la Force, les espoirs qu’il plaçait dans son avenir… Le rappel de l’amour qu’elle avait pour son neveu Anakin lui servit de bouclier contre l’attaque de Nyax et émoussa l’épée psychique qui aurait dû le transpercer.
Luke chercha de nouveau Mara. Il la trouva armée, elle aussi, mais de logique, pas d’émotions. Son esprit évaluait sans passion le nombre de ses alliés et de ses adversaires, recensant les actions possibles et leurs conséquences. Une conclusion dominait : Lord Nyax pouvait régner sur n’importe quel individu, et les galaxies étaient composées d’individus.
Sous l’analyse courait pourtant une émotion : de l’inquiétude pour Ben et ce qu’il deviendrait si Nyax le découvrait.
Les jambes tremblantes, Luke se leva et il sentit Mara l’imiter. L’énergie-souffrance n’avait pas cessé de les inonder, mais elle les affectait moins. Tahiri avait joué un rôle important pour qu’ils y parviennent, puisqu’elle s’ouvrait à la douleur, refusant de se laisser submerger et anéantir.
Ils affrontaient Lord Nyax comme s’ils étaient un seul être. La partie Mara rejetait les mensonges que le géant essayait de leur imposer. La partie Luke repoussait les haines imaginaires et les ennemis inventés.
La partie Tahiri transformait la souffrance en une composante de leur essence commune qui renforçait leur puissance.
Nyax les dévisagea avec une étrange affliction. Une peur enfantine s’afficha sur ses traits.
Puis tous sentirent le grand mur se briser. Ce qui avait été retenu derrière les emporta dans une déferlante de Force.
Ailleurs
Pendant une patrouille de routine au-dessus de Borleias, Jaina fut tirée de son apathie par la tempête qui fit rage dans la Force. Elle y perçut Luke et Mara, consciente qu’ils étaient en danger.
Un regard sur l’appareil qui volait à côté d’elle, et s’écarta soudain de la trajectoire, lui apprit que Kyp avait été victime du même phénomène.
A des milliers d’années-lumière de Borleias, le chevalier Jedi Ganner Rhysode pilotait d’une main ferme son transporteur délabré pour le poser sur la station spatiale, devant lui. Ses bras se tétanisèrent quand la Force sembla hurler à ses oreilles. Son vaisseau bondit en avant et heurta la baie. Pendant qu’il essayait de reprendre ses esprits, il entendit le commentaire du commandant des docks dans son comlink : Imbécile !
Dans un dôme à environnement artificiel de la base Jedi dissimulée au cœur de la Gueule, Valin Horn, un apprenti, s’éveilla si brusquement qu’il en tomba de sa banquette. Se redressant, il essaya de se rappeler le cauchemar qui avait provoqué sa chute. En vain.
Il entendit les pleurs de Ben Skywalker et une voix d’adulte tentant de le calmer.
D’autres apprentis, autour de lui, comparaient les sensations qu’ils venaient de connaître.
Coruscant
Alors qu’elle montait un escalier de secours, flanquée de Bhindi et d’Elassar, Danni Quee trébucha quand la vague la frappa. Elle s’écroula sur les marches, hors d’haleine.
Elassar s’agenouilla à ses côtés.
— Ne bouge pas. Laisse-moi regarder.
— Je ne suis pas blessée.
Sans prêter attention au Devaronien, la scientifique se releva. Avait-elle l’air aussi perturbée qu’elle se sentait.
— Quelque chose s’est passé. Une entité s’est… échappée.